SAINT SILOUANE, MOINE DE L'ATHOS ET LA QUÊTE DE L'ESPRIT
Archiprêtre Michel Evdokimov
Source: Contacts (Paris). N 188. P. 350-356.
Un moine du Mont Athos
Né en 1866, le “ starets ” (ce mot signifie “ l'ancien ”, doué d'une paternité spirituelle) Silouane, fils de paysans dans la Russie centrale, sent très tôt l'appel de Dieu. Âgé de quatre ans, il songeait : “ Quand je serai grand, j'irai chercher Dieu par toute la terre. ” Le jeune homme, grand de taille, doué d'une force physique peu commune, se mêlait aux travaux des champs et aux activités des jeunes de son milieu. En 1892, il prend la route du Mont Athos. Peuplée de milliers de moines, recevant des foules de visiteurs, la république monastique était alors florissante. Tels sont les principaux faits extérieurs d'une existence banale à première vue, lorsque va commencer la vraie vie, toute intériorisée, cette quête de Dieu déroulée désormais dans les espaces infinis du cœur profond, 'et où va se nouer un dialogue secret, brûlant, incessant avec Dieu. Cet aristocrate de l'Esprit meurt dans une douce paix en 1938.
Il avait enseigné à prier pour les ennemis à une époque où les ennemis du Christ s'acharnaient à détruire les églises de son pays et à persécuter les chrétiens. Il est la réponse la plus pure, la seule possible, aux fanatiques qui voyaient dans la Révolution russe une lutte sans merci contre Dieu. En 1917 s'ouvre une ère nouvelle, celle des martyrs de l'Esprit. Silouane fut un martyr, quoique non sanglant, de l'Esprit. Telle est la figure lumineuse de ce fils du peuple russe qui maintint son esprit aux enfers sans sombrer dans le désespoir.
Texte : “ Nostalgie de Dieu ” (1)
“ Mon âme languit après le Seigneur, et je le cherche avec des larmes. Comment pourrais-je ne pas Te chercher ? Toi le premier, Tu m'as trouvé. Tu m'as donné de vivre la douceur de ton Saint-Esprit, et mon âme T'a aimé.
Tu vois, Seigneur, ma peine et mes larmes [...] Si Tu ne m'avais attiré parton amour, je ne Te chercherais pas comme je te cherche. Mais ton Esprit m'a donné de Te connaître, et mon âme se réjouit que, Toi, Tu sois mon Dieu et mon Seigneur, et, jusqu'aux larmes, je languis après Toi. Mon âme languit après Dieu et elle Le cherche avec des larmes. Seigneur miséricordieux. Tu vois ma chute et ma douleur ; mais, humblement, j'implore ta clémence : répands sur le pécheur que je suis la grâce de ton Saint-Esprit. Son souvenir porte mon esprit à trouver de nouveau ta miséricorde.
Seigneur, donne-moi ton humble Esprit pour que je ne perde pas à nouveau ta grâce, et que je ne me lamente pas comme Adam qui pleurait Dieu et le Paradis perdu. ”
Avec ce texte s'ouvrent les écrits du starets. Il soulève les principaux thèmes d'un ouvrage qui n'a rien d'académique, mais représente un journal écrit dans le feu de l'Esprit où s'épanche une âme brûlante d'amour. Il servira de guide pour la cohérence des quelques réflexions qui suivent.
“ Toi le premier Tu m'as trouvé ”
L'engagement profond de Silouane naquit le jour où il eut la vision du Christ vivant, à droite des portes royales, et reçut comme une “ nouvelle naissance d'en haut ” (Jn 3,3), c'est-à-dire une naissance dans l'eau et dans l'Esprit. Dorénavant il répétera que c'est l'Esprit qui lui a fait connaître le Seigneur, l'Esprit envoyé aux hommes pour leur “ enseigner toutes choses ” et leur révéler les mystères de la vie divine : “ nous avons appris le chant du Seigneur, et la douceur de l'amour de Dieu nous fait oublier la terre ”. Silouane se met résolument à l'école de l'Esprit pour apprendre de lui l'humilité du Christ, l'humilité de celui qui a volontairement accepté de s'abaisser dans la condition humaine pour être le serviteur de tous. Nous retrouvons ici dans le Christ et l'Esprit, ces deux mains du Père dont parie saint Irénée : “ Le Seigneur éduque ses enfants par l'Esprit Saint [...] et tous ceux qui suivent le Seigneur sont semblables au Seigneur, leur Père ”. C'est ainsi que Silouane sent le mystère de la Trinité. Il n'élabore point sur elle une réflexion dogmatique, mais nous en transmet simplement l'expérience existentielle qu'il lui a été donné de vivre.
Il y a les choses terrestres que l'on connaît par les forces de l'intelligence, et il y a le monde céleste que l'on connaît dans la grâce et la lumière de l'Esprit. Encore jeune novice, Silouane ne savait pas que l'Esprit Saint existe, plus tard il écrira avec joie sur lui : “ 0 Esprit Saint, Tu es doux à mon âme. On ne peut te décrire, mais l'âme connaît ta venue, et Tu donnes la paix à l'esprit et la douceur au cœur. ”
Lorsque l'Esprit Saint s'établit dans l'âme de l'homme, celui-ci peut alors voir Dieu. L'évangile abonde de personnages qui savent reconnaître le Seigneur : le juste Syméon dans le regard du petit enfant, saint Jean-Baptiste face à l'agneau de Dieu, le diacre Étienne devant les deux ouverts. “ Lorsque l'Esprit nous instruit," nous comprenons clairement et ressentons l'amour du Christ, et devenons semblables au Seigneur. ”
Comment savoir si l'Esprit s'est établi dans le cœur d'un homme ? Deux critères se dégagent surtout : la haine du péché, qui pousse celui qui la ressent à se repentir et lui permet de recouvrir la paix de l'âme ; à l'inverse, le refus du repentir est peut-être ce péché contre l'Esprit qui ne peut être pardonné, car Dieu ne veut pas forcer la liberté de l'homme, ni le contraindre à l'amour. Le second critère est un cœur brûlant de compassion pour tous les hommes, en particulier ceux qui ne connaissent pas Dieu, ou se révoltent contre lui. “ Le frère est notre vie ” disait ce moine qui priait pour toute l'humanité. Celui qui a l'Esprit en lui prie pour ces hommes nuit et jour, “ plus que pour lui-même, afin que tous se repentent et connaissent Dieu ”. Une telle prière engage le cœur profond, car “ prier pour les ennemis, c'est verser son sang ”. Saint Silouane nous convie à un exploit héroïque si nous voulons être parfaits comme le Christ sur la croix.
“ Tu vois ma chute et ma douleur ”
Les hauts sommets de l'union avec Dieu, source d'une intense félicité, n'eurent qu'un temps, et le jeune moine sombra dans des abîmes de déréliction. Il fit l'expérience d'une nuit infernale. Alors qu'il priait devant ses icônes, il se sentit entouré de démons, dont l'un le narguait particulièrement en s'interposant entre lui et les images saintes devant lesquelles il ne pouvait s'incliner sans donner l'impression de se prosterner devant ce parasite. Au terme d'une lutte épuisante, il supplia le Seigneur de l'éclairer sur la conduite à tenir et reçut cette réponse surprenante : “ Tiens ton esprit en enfer et ne
désespère pas ”.
L'enfer de ce monde. Comment ne pas penser aux horreurs infernales qui ont surabondé au cours de ce XXe siècle, guerres mondiales, famines, camps de concentration, goulags ? Des dizaines de millions de victimes innocentes dont la raison bien souvent a chaviré à la vue de cette désolation ? Des héros de l'esprit, Élie Wiesel ou Soljénitsyne, bien d'autres encore, ont émergé de ces brasiers ardents mais à quel prix ? Le lieu de l'enfer apparaît alors comme celui où le Christ choisit de s'incarner, au cœur de la détresse, ainsi que le montre l'icône de la Nativité où l'enfant emmailloté déjà de bandes mortuaires est couché dans une crèche en forme de tombeau. L'incarnation se fait aussi dans cet enfer personnel que chacun, à des degrés divers, porte en lui. Après la venue du Fils sur terre, il n'est plus de lieu qui n'ait été visité par Dieu.
Avant de retrouver la paix intérieure, il faut apprendre à garder la grâce, la présence de l'Esprit dans son âme. Tenir son esprit en enfer sans se laisser envahir par le désespoir est possible grâce à l'humilité, à l'éloignement des pensées d'orgueil, de vanité, à la conviction d'être “ le dernier des pécheurs ” comme le dit la prière avant la communion, à l'absence de honte pour ses péchés, car dans l'océan de l'amour de Dieu les péchés ne sont qu'une goutte d'eau. “ L'âme en bonne santé aime l'humilité, comme le Saint Esprit le lui a appris. ”
Pourquoi l'homme souffre-t-il sur terre, endure-t-il des maux sans nombre ? Parce que, dit Silouane, il manque d'humilité. L'Esprit Saint ne peut vivre que dans une âme humble, à qui il communique la paix, la liberté, l'amour, la félicité. L'homme souffre particulièrement de la vanité, de l'incapacité à aimer, et surtout à aimer ses ennemis. L'amour des ennemis, voilà la pierre de touche, la valeur suprême du message christique, réitéré comme un leitmotiv, l'unique et amer remède seul apte à apaiser les tourments intérieurs. À l'écoute du commandement du Christ (Mt 5,43), Silouane prêche l'amour des ennemis en sachant qu'il dépasse les forces humaines, mais qu'il est possible sous l'action de la grâce chez celui qui vit dans l'Esprit.
Nous souffrons, dit-il, du manque d'amour pour nos frères : “ Quand tu prieras pour les ennemis, la paix viendra sur toi ”. Saint Séraphin de Sarov (+1833) que Silouane connaissait bien, ne disait pas autre chose lorsqu'il s'écriait : “ Acquiers la paix intérieure et des foules d'hommes autour de toi seront sauvées. ” L'Esprit Saint apprend à aimer.
“ Je ne me lamente pas comme Adam qui pleurait Dieu et le paradis perdu ”
Dans un texte fameux “ Les lamentations d'Adam ”, Silouane imagine le premier homme chassé de l'Eden en proie à de grandes souffrances car “ il ne pouvait oublier le Paradis et sa beauté ”, ni la douceur du Saint Esprit. Ces “ lamentations ” sont inspirées d'un texte liturgique chanté le dimanche du pardon, dit aussi dimanche de l'expulsion d'Adam (premier dimanche du carême pascal). Le premier homme assis devant les portes interdites pleure la perte du jardin des délices d'où sort une voix : “ Je ne veux pas que se perde ma créature, mais qu'elle soit sauvée ”. L'icône de la résurrection montre le Christ aux enfers relevant de chacune de ses mains Adam et Eve.
Lorsque l'ascète se dépossède entièrement et atteint une prière dépouillée qui descend dans le cœur profond, métaphysique, il rencontre alors le fond commun de toute l'humanité, et se reconnaît frère de tous les descendants du premier homme de ce qu'il est convenu d'appeler l'Adam total : “ Notre frère est notre propre vie ”. Cette découverte pousse Silouane à insister avec force sur l'amour des ennemis qui en définitive est l'amour d'une partie de soi-même : “ Le Saint Esprit apprend à tant aimer les ennemis, que l'on aura compassion d'eux comme des ses propres enfants ”. Le starets Silouane estime que s'il a éprouvé avec une telle intensité l'amour du Seigneur, c'est qu'il aime tous les pécheurs d'un même amour. À plusieurs reprises il exprime le désir que “ les hommes du monde entier soient sauvés ”. Il n'affirme pas qu'ils seront tous sauvés (cette idée, déjà en germe chez Origène, a été condamnée par l'Église) mais forme clairement le souhait qu'ils le soient.
“ Mon âme languit après le Seigneur ”
En tant que frère d'Adam, Silouane reste plein de nostalgie pour le Paradis parfois entrevu dans des visions irradiant un bonheur intense. Le père S. Boulgakov avance qu'il nous reste deux choses pour nous rappeler ici-bas le Paradis : le chant des oiseaux et le rire des enfants. Le Saint Esprit nous fait connaître la miséricorde du Seigneur, sans laquelle l'homme risque de tomber dans le désespoir. Silouane a une inépuisable capacité d'étonnement, d'émerveillement, devant cette miséricorde divine qui a “ séduit ” son âme, devant la plénitude de l'amour, devant la beauté de tout ce qui existe. Seul un homme vivant dans une intimité ardente avec Dieu pouvait écrire que “ le Saint Esprit revêt de beauté le corps et l'âme, à tel point que l'homme devient semblable au Seigneur dans la chair ”, et que “ les justes resplendiront comme des soleils ”. Pour le romancier Dostoïevski, dont un personnage affirme que “ la beauté sauvera le monde ”, cette beauté est la saisie intuitive de l'Esprit Saint. Par là il rejoint Silouane pour qui l'homme, créé de la poussière, est “ revêtu de la beauté de l'Esprit ”.
Tantôt Silouane laisse percer son émerveillement devant le monde et sa beauté, les jardins verdoyants et la clarté des nuages l'inondent de joie ; tantôt il n'a de regard que pour le Seigneur qui a “ captivé ” son âme, et dans un monde alors dépourvu d'attraits et où il languit, il s'écrie : “ Où demeures-tu, ma Lumière ? Tu vois, je te cherche avec des larmes ”.
“ Ton esprit m'a donné de te connaître ”
L'Esprit Saint est la plénitude de l'amour, lui seul peut faire connaître le Seigneur aux hommes. En d'autres termes, la connaissance n'est jamais détachée, abstraite, close sur elle-même, mais elle est une voie conduisant à l'amour du Seigneur que le starets, dans le passage suivant, typique de sa manière toute de tendresse, invoque en ces termes : “ Seigneur, fais connaître à tous les peuples ton amour et la douceur du Saint Esprit, pour que les hommes oublient la douleur de la terre, qu'ils abandonnent tout mal et s'attachent à Toi avec amour, et qu'ils puissent vivre en paix ”.
Saint Silouane a des accents pascaliens (“ Dieu sensible au cœur, non à l'intelligence ”) lorsqu'il dit que, aveugle et insensé serait celui qui prétendrait connaître Dieu par sa propre intelligence. Il a également des accents pauliniens lorsqu'il écrit que “ la grâce du Saint Esprit rend, déjà sur terre, tout homme ressemblant au Seigneur Jésus-Christ ” (Eph 4,13 ; Gal 2,20).
Lorsqu'un jour on demande à saint Séraphin de Sarov dont saint Silouane connaissait la pensée, quel était le but de la vie chrétienne, il répondit : l'acquisition des dons de l'Esprit Saint. Ce qui est en cause ici n'est pas une simple amélioration de la personne par la pratique des vertus, ou une élévation des conditions de la vie sociale par une organisation plus juste des choses, mais une transformation ontologique de l'être humain par la présence des énergies divinisantes de l'Esprit Saint. Toute la méditation de saint Silouane sur le thème de l'homme plongé dans les abîmes de la déchéance tourne autour de cette même acquisition des dons de FEsprit. Celui-ci est partout présent, au ciel et sur terre, dans l'Église et dans les sacrements, dans la sainte Écriture et dans l'âme des croyants. Voilà pourquoi “ comme le soleil réchauffe la terre, de même la grâce du Saint Esprit réchauffe l'âme et l'entraîne à aimer le Seigneur ; et elle languit après Lui et Le cherche avec des larmes ”.
Notes :
(1) In Starets Silouane, arch. Sophrony, éd. Présence, 1996, p. 254.